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Arts, cinéma, culture


L'ETE D'EDWARD YANG

Publié le 16 Juillet 2025, 14:31pm

Yi-Yi

L’été 2025 est celui d’Edward Yang. Le cinéaste taiwanais, mort prématurément à 60 ans en 2017, fait l’objet d’une triple actualité : une intégrale de ses sept films  à La Rochelle puis à la Cinémathèque française à Paris en juin et début juillet, enfin la sortie en salle de ses trois derniers films, Confusion chez Confucius (1994), Mahjong (1996),  et Yi-Yi (2000). Ces événements sont accompagnés de la réédition de l’ouvrage de référence de Jean-Michel Frodon. 

Confusion chez Confucius et Mahjong sont inédits en France. Jen-Michel Frodon rapporte que Yang a sa part de responsabilité dans cet oubli : il aurait été trop exigeant sur les droits de diffusion. Pas par cupidité, avance Frodon, mais juste parce qu’il était conscient de la valeur de son cinéma.

Au spectateur de 2025 de juger, donc, sur les qualités de narration, leur haute ambition à décrire un univers, et les qualités esthétiques originales de ces films.

A vrai dire, on ne sait par quel bout prendre le cinéma d’Andrew Young, tant il est riche et foisonnant sur tous les plans. Pas de destins individuels, ici, qui ne soient happés par le milieu dans lequel il vivent, cette ville de Taipei capitale d’un drôle d’Etat dont la seule règle de vie, peut-être par défaut, semble être de ne pas avoir d’autre règle que de gagner de l’argent par tous les moyens. Alors, ils ne sont pas beaux à voir, les personnages que l’on rencontre dans Mahjong et Confusion chez Confucius. Les hommes surtout, faux durs finalement assez minables. Mahjong : une petite bande de jeunes bandits aussi durs que pitoyables, dominée par un chef en manque d’amour de son père escroc. Et puis un Anglais qui fait là ses affaires. Dans cet univers, des femmes savent se montrer assez fortes pour mener le jeu, y compris celle qui débarque d’Europe pour retrouver son ancien amant d’Anglais qu’elle a connu à Londres. Sous les traits de Virginie Ledoyen, idéalement étrangère et donc perdue, elle va être là comme un chien dans un jeu de quilles, et se révéler en définitive elle aussi solide dans les moments décisifs.  Le tout raconte une société dont les responsables ont failli, happés par la soif sans limites de l’argent, et dont les rapports avec le reste du monde sont marqués par l’incompréhension.

Les hommes ne valaient pas mieux dans Confusion chez Confucius. A commencer par le très

riche Aakem, aussi minable qu’il est riche. Les portraits d’hommes sont caricaturaux, ceux de femmes plus subtils. Elles sont les seules à se battre et à exister vraiment, les seules à émouvoir, les seules à avoir des personnalités ayant de la profondeur.

Ce portrait impitoyable de la société taiwanaise est servi par une grande maîtrise formelle. L’entremêlement des histoires individuelles et de la fresque sociale est conduit avec maestria.  Et le cinéaste a le grand talent de mélanger les genres, passant naturellement de la comédie au drame et à la parodie policière. 

Ce qui, en définitive, caractérise le mieux le cinéma d’Edward Yang, c’est sa double ambition : décrire un univers dans toutes ses dimensions, et le faire avec une exigence formelle sans concession. L’image a son propre langage, qui ne laisse rien au hasard. Rigueur extrême dans les plans, jeu subtil des couleurs avec un usage propre du noir et des ombres, attention permanente aux décors intérieurs comme à l’architecture de la ville. Martin Scorcese, qui a aidé à la restauration d’un de ses films précédents, A brighter summer day, dans le cadre de son programme World cinema Foundation, parle d’une « beauté renversante, et très singulière ». Scorcese ajoute ce que personne ne pourrait mieux dire en si peu de mots : « Particulièrement remarquable est le sens de l’équilibre dans le cadre, entre la lumière, la couleur, les êtres humains et leurs déplacements, et la vie de la ville autour d’eux. »  Cinéaste chinois, Edward Yang est aussi un cinéaste du monde, profondément imprégné des cinémas qu’il a vus et aimés, de Renoir à Antonioni, et cela se voit. Mais il met toutes ses influences au service de son propre langage, et d’une image qui n’appartient qu’à lui.

C’est avec Yi-Yi, en 2000,  qu’Edward Yang connaitra sa vraie reconnaissance internationale,

marquée notamment par le prix de la mise en scène à Cannes. Dans cette fresque de trois heures, une famille se raconte et raconte le pays. On est ici, pourtant, dans un registre plus tendre que dans les films précédents. Les relations entre générations sont empreintes d’amour, le père est digne et émouvant. Edward Yang a alors 53 ans. On le sent plus paisible. Sa vie a changé. Il a rencontré celle qui va devenir la mère de son fils, et les portraits familiaux sont plus affectueux. On y rencontre un magnifique enfant magnifiquement interprété, et c’est à raison qu’on a pu évoquer Ozu. Mais au-delà de l’histoire, le style d’Edward Yang reste le même, avec l’originalité de son rythme et de sa lumière. Et plus que jamais, ici, on sent chez l’auteur l’envie d’embrasser la vie dans toutes ses dimensions. Moins dur que les films précédents, Yi-Yi peut apprivoiser le monde. Hélas, ce film de la maturité éclatante n’aura pas de suite, un cancer venant emporter Edward Yang …

 

Un auteur au ton si ambitieux et au langage si personnel, on a envie de la connaître mieux. Jean-Michel Frodon est là pour ça. Il a écrit il y a un peu plus de dix ans le livre français de référence sur Edward Yang. Ce livre épuisé vient d’être réédité. Il est à multiples entrées : analyse de la vie, de l’œuvre, et de la filmographie, textes complémentaires de bons connaisseurs de l’homme et le l’œuvre, dont son ami Olivier Assayas qui éclaire les deux de manière remarquable. 

 

Inédits en France, Confusion chez Confucius et Mahjong sont en salle le 16 juillet, Yi-Yi, jamais vu depuis 25 ans,  le 6 août. A voir en DVD blu-ray le film précédent Confusion chez Confucius, A brighter summer day (1991), généralement considéré comme le chef-d’œuvre d’Edward Yang (chez Carlotta). 

Le cinéma d’Edward Yang, par Jean-Michel Frodon, 304 pages, 20 €. Editions Carlotta films

 

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