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Kwaidan (1964), du Japonais Masaki Kobayashi, avait eu en 1965 le Prix spécial du jury à Cannes, et il frappa les esprits par son époustouflante beauté formelle (images et musique) parfaitement accordée à l’onirisme de son sujet. La France lui fit alors un accueil à la mesure de son importance.
Il y est question, en quatre volets, de fantômes. La première séquence, Les cheveux noirs, raconte l’histoire d’un samouraï qui, par ambition, abandonne sa femme pour aller épouser la fille d’un gouverneur. Mais l’amour peut être plus fort que l’illusion de la fortune et de la gloire, et voilà notre héros qui revient vers son passé et son véritable amour. Hélas, le retour au passé n’est lui-même qu’une illusion. On ne peut pas reprendre son destin à la bifurcation précédente ; on ne tient plus, alors, que le fantôme d’un souvenir.
Le deuxième conte, La femme des neiges, nous montre un jeune homme pris dans une tempête de neige avec un compagnon. Il y voit mourir celui-ci sous les assauts d’une mystérieuse jeune femme qui l’épargne contre la promesse de ne jamais rien révéler de ce qu’il vient de voir. Promesse qu’il a bien l’intention de tenir. Mais il arrive que le passé, implacable, revienne et qu’on ne le reconnaisse que trop tard. Il aurait bien mieux valu qu’il se fît définitivement oublier, mais c’est trop lui demander.Deuxième dans l’ordre du montage, cette séquence avait été retirée à la première sortie du film, les producteurs ayant été effrayés par la longueur totale (trois heures). Certes, il tient bien sans elle, mais il est incontestablement plus riche et plus équilibré avec les quatre. Cette Femme des neiges amène ses couleurs particulières et froides, son propre rythme, ses angles d’approche des fantômes.
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Le troisième conte, Histoire de Hoichi sans oreilles, est à bien des égards le plus captivant des quatre, par la simplicité et la rigueur de la trame narrative autant que par son inoubliable mise en images. Hoichi est un jeune joueur de luth aveugle qu’on fantôme vient chercher pour jouer à la cour d’un royaume englouti sous la mer plusieurs siècles plus tôt après une bataille perdue. Il est doublement étranger aux mondes qui l’entourent, et il est moins que quiconque en état d’en établir les frontières. Il y a dans tout cela une puissance qui attache.
Le film s’achève sur une quatrième séquence qui est aussi une sorte de pied-de-nez ironique. Un bol de thé est l’histoire d’une histoire inachevée depuis plusieurs siècles à qui un écrivain se pique de vouloir donner une fin. Mal lui en prend, bien sûr : on ne réveille pas impunément les fantômes.
Et c’est là une morale de ce film fascinant de la première à la dernière image : il y a au fond de soi beaucoup de choses, de sentiments, de souvenirs, de regrets qu’il est imprudent de vouloir réveiller. Ils reviennent alors comme des fantômes impossibles à maîtriser. Hélas, on sait que l’appel du passé est souvent le plus fort, et qu’on en paie un prix cruel. On est, on le voit, loin d’un Hitchcock fasciné par la psychanalyse et obsédé, lui, d’extirper le passé. Pourtant, Kobayashi nuance son propos : Hoichi, lui, se tire à son avantage de ses démêlés avec les fantômes. Est-ce parce qu’il est aveugle et domine sa vie intérieure ? Le film doit beaucoup, dans son inspiration, à la spiritualité bouddhiste. Il doit aussi, il ne faut pas l’oublier, à Lafcadio Hearn (1850-1904), auteur du livre, Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges, qui l’a inspiré.
Kwaidan marque l’apogée du cinéma de Masaki Kobayashi (1916-1996). A cinquante ans, il a à son actif une œuvre d’une grande diversité, d’où émergent quelques sommets : La condition de l’homme (triptyque de neuf heures entre 1958 et 1961), Harakiri (1963) lui aussi d’une beauté formelle (mais en noir et blanc) qui a, avant Kwaidan, impressionné à Cannes où il a déjà été salué par un prix du jury. Avec Kwaidan, Kobayashi fait une entrée éblouissante dans la couleur, qu’il manie dans les tons qui ancrent, comme les décors qu’elle souligne, dans un faux irréel. Pour ajouter à ce solide chef-d’œuvre, il faut aussi donner un grand coup de chapeau à l’auteur de la musique, Tore Takemitsu (à qui on doit, notamment, celle de Ran, de Kurosawa). Et on ne peut pas oublier non plus le travail exceptionnel du chef-opérateur Yoshio Miyajima.
On a voulu classer Kwaidan dans les films d’horreur, et certains s’en sont sans doute revendiqués : c’est qu’il leur a apporté quelques-uns des éléments de leur recette. Mais, film profond et sensible, il en est au fond aux antipodes. Et il reste décidément l’une des œuvres marquantes d’un cinéma japonais pourtant d’une richesse confondante.
En salle le 1er juillet dans une nouvelle restauration 4K, 183 minutes.
Images © 1965 TOHO CO., LTD. Tous droits réservés

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