Tout Tati à la Cinémathèque française du 8 au 15 juillet, puis dans les salles de cinéma à partir du 15 : une bonne nouvelle dans ces temps caniculaires et déréglés, et la perspective d’un plaisir à la fois léger et profond.
Jacques Tati, c’est six long-métrages de Jour de fête (1949) à Parade (1974). Des films qui sont une succession de gags, de son cru ou avec l’aide, à partir de Mon oncle (1956-, de Pierre Etaix.
Les gags sont donc le premier ressort du cinéma de Jacques Tati. Ils s’enchainent avec une inventivité qui ne s’essouffle jamais, et accusent le trait sans jamais être cruels ni méchants : Tati a le gag généreux et bienveillant. C’est le premier plaisir qu’offrent ses films.
Mais ce qui fait la valeur unique, et visionnaire, de Tati, c’est le regard qu’il porte sur son époque, un regard qui, d’emblée, capte le passage du temps et des sociétés, et en souligne les dérèglements.
Ironie ? Les excès de la température poussent dans les salles de cinéma climatisées les naufragés du thermomètre. Faisons pour eux, déjà, un petit tour des signes avant-coureurs.
Tout commence (enfin, les long-métrages) avec Jour de fête, et il est heureux que le film
revienne avec le 14 juillet, dont il est justement question. Nous sommes dans un petit village du Berry, Sainte-Sévère, qui s’en souvient encore et en tire un plaisir qu’on ne lui refuse pas. Le village a certes beaucoup changé depuis, mais on le reconnaît, et on y va volontiers à la rencontre de ses souvenirs d’écran. Ce village a ses habitants placides, des forains qui viennent pour la fête nationale, et un facteur, François, dont la vie est bouleversée par l’irruption du modèle américain. Il va découvrir avec fascination les rendements et la productivité, avec la contrepartie qui est la dégradation des relations entre les gens. Heureusement, le pire n’est jamais sûr, l’atmosphère résiste à ces coups de chaud, et François ne négligera pas le foyer de résistance qu’est le bistrot. Premier avertissement avec peu de frais, en somme.
Changement de décor avec Les vacances de M.Hulot. Nous sommes en 1952, et l’élan des vacances, que la guerre avait interrompu, renait. Et nous voilà dans une jolie petite plage (Saint-Marc sur mer), avec son sable, son hôtel pour vacanciers en pension complète et son nouveau personnage central. M. Hulot a pris la place de François, sous les mêmes traits de Jacques Tati lui-même, avec sa haute taille, son allure dégingandée et sautillante, sa traversée décalée des événements, ses petites catastrophes que les victimes elles-mêmes n’arrivent pas à lui reprocher. Tout y est dans le trait plus ou moins accusé, mais avec une jolie justesse d’observation. On retrouve aujourd’hui avec un parfum de nostalgie ce qui était alors croquis pris sur le vif mais qui, déjà, semblait jouer sur la fragilité du temps qui passe (quoi de mieux que des vacances heureuses pour l’évoquer ?) et jetait un regard attendri sur un monde à l’écart du monde, protégé pour quelques jours ou quelques semaines. La musique du film était devenue une chanson à succès qui parlait du septembre venu à la ville…
Le temps de la ville, il apparaît avec Mon oncle (1956), qui fut le plus grand succès de Jacques Tati. La ville telle qu’elle se transforme, pas toujours en bien, telle qu’elle approfondit une déshumanisation dont l’américanisation de Jour de fête laissait poindre le risque et qui maintenant, ayant tout envahi, apparaît clairement. Tati se méfie de cette modernité-là, avec ses maisons trop carrées et son architecture sans les aspérités qui font rêver, ses usines aux productions et aux méthodes absurdes. Avec Tati, le vieux monde résiste dans son humanité, porté par la haute carcasse de M.Hulot, de retour de vacances.
Cette humanité-là résiste dans les vieux métiers, dans des maisons hasardeuses, chez des enfants en quête de lieux où rêver l’aventure. Le succès considérable de Mon oncle à sa sortie, à quoi le doit-on ? La fascination pour l’univers nouveau qui s’installait, la nostalgie qui s’installe quand on a peur de perdre l’essentiel ? L’accent critique, qui domine dans la lecture d’aujourd’hui, n’est pas ce que les énergiques années cinquante ont vu d’abord : le film était drôle et se moquait gentiment d’un univers de progrès auquel tout le monde adhérait. La tendresse pour un monde qui disparaissait à vue d’œil accompagnait un sentiment d’évolution inéluctable. On versait une larme avec M.Hulot, mais on regardait d’abord devant soi.
La critique sera plus frontale avec Playtime. On y retrouve non plus des vacanciers, mais des touristes. Elles sont américaines, visitent Paris en bus et en troupeau sous la houlette d’un guide pressé ; les temps ont bien changé ! L’américanisation est partout, elle a beaucoup progressé depuis qu’elle fascinait le facteur François. L’architecture est tout de verre, labyrinthique et écrasante, la signalétique, le nom des boutiques sont en anglais. Visionnaire ? Non. Juste un sens de l’observation aigu et sensible, le regard d’un poète. Pas d’échappatoire à ce monde ? Oui, par bonheur, si la machine veut bien se dérégler un peu, si les mécaniques huilées et absurdes se détraquent, si tout peut se déglinguer. Depuis ces années, la situation s’est aggravée, le message de Tati reste plus que jamais à entendre : « Restons humains ! ». Ambitieux, coûteux, Playtime sera un échec retentissant : la société, installée dans la fuite en avant, refuse de recevoir cet avertissement. On peut constater aujourd’hui qui voyait le plus juste.
L’humain résiste et gagne dans Trafic. Un voyage entre la France et la Belgique pour amener à une foire du matériel d’exposition, voilà qui devrait être simple. Mais ce qui devrait être une opération de routine tourne au fiasco, par la faute d’une camionnette mal lunée. Mal lunée et intelligente, a-t-on envie de dire, tant la mission qui lui est confiée conduit au royaume de l’absurde et du dérisoire, ici celui des salons avec leur communication et leurs rapports commerciaux futiles. Là encore, c’est hors de la route programmée que se niche la vie.
Le dernier film, Parade, tient une place à part. Œuvre de commande, il fait faire à Tati en clown un dernier tour de piste et rend hommage au chapiteau en reprenant ses propres numéros de mime sportif. Un film sur les clowns entre le peu sympathique Les clowns de Fellini, qui ne les aimait pas, et celui de Pierre Etaix, Yoyo, vibrant hymne d’amour.
Que dire encore des films de Tati, quand on a dit qu’il a sa vision du monde, son personnage et sa mécanique originale ? Ne pas finir sans évoquer le son, qui tient dans son cinéma une part considérable et sophistiquée. Dialogues à peine audibles, bruits divers participent de la construction du gag et restent dans l’oreille. Et rappellent que ce cinéma-là est réglé au cordeau.
Les films ressortent dans une version restaurée 4K.

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